Pologne : une victoire décisive du sionisme
Bonjour,
Avec Paul-Amour, nous avons lancé un grand travail sur la Pologne à l’occasion de sa présidence du conseil de l’Union européenne du 1er janvier au 1er juillet 2025.
À l’avenir, nous aurons à bâtir une histoire communiste de la Pologne. À rebours, on peut citer les événements suivants : la fin du socialisme en 1989, l’élection en 1978 de l’archevêque de Cracovie Karol Wojtyla sous le nom de Pape Jean-Paul II, la question de la frontière et de la réconciliation avec l’Allemagne.
L’histoire impérialiste voudrait réduire l’histoire de la Pologne à l’histoire de la « question juive ». Il n’en est rien. Certes, avant la seconde guerre mondiale, la Pologne comprenait la communauté juive la plus importante du monde. Certes, il nous faut écrire une histoire communiste des crimes nazis. Mais nous voudrions aujourd’hui écrire sur un changement radical de l’historiographie du nazisme dans les années 1980.
Il nous semble que la fabrication et la promotion du film de Lanzmann Shoah est une des étapes importantes de la transformation politique. 320 h d’enregistrements. Trois épisodes de presque 2h chacun. Le film est diffusé en 1985.
Nous, Communistus, sommes en pleine reconstruction de cette période qui a été un véritable hold-up sioniste.
Dans la recherche d’étapes, nous avons trouvé cet article d’Ilan Halevi dans la Revue d’études palestiniennes de 1988. Il est d’une expression parfois un peu complexe. Mais il a le gros avantage d’être rédigé par un dirigeant palestinien de l’OLP qui aurait pu se prétendre « juif » selon les critères nazis. Si, dans sa famille, certains ont eu une foi juive, lui ne l’a pas. Il est laïque.
L’article tape fort. Il s’en prend aux héros de la pensée révisionniste, antisémite et sioniste. À la fin, il est clair qu’il y a peu d’antisionistes conséquents.
Donc, notre objectif et de pouvoir écrire, à la fin de notre recherche, ce chapitre absolument déterminant de la lutte révolutionnaire : comment en finir avec le sionisme, comment en finir avec le racisme, comment ouvrir le champ à une compréhension saine et sereine de l’histoire du monde. Nous y parviendrons.
A bas le sionisme ! à bas le racisme !
Vive la révolution communiste !
Communistus
Ilan HALEVI, Hypocrisies : Du bon usage du révisionnisme
Revue d’études palestiniennes, 1988/1, n° 26, p. 3 à 12, LIEN
« Si ce crime nazi n’est pas élargi à l’échelle du monde entier, s’il n’est pas entendu à l’échelle collective, l’homme concentrationnaire de Belsen qui est mort seul avec une âme collective et une conscience de classe, celle-là même avec laquelle il a fait sauter le boulon du rail, une certaine nuit, à un certain endroit de l’Europe, sans chef, sans uniforme, sans témoin, a été trahi. Si l’on fait un sort allemand à l’horreur nazie, et non pas un sort collectif, on réduira l’homme de Belsen aux dimensions du ressortissant régional. La seule réponse à faire à ce crime est d’en faire un crime de tous. De le partager. » Marguerite Duras, La Douleur.
La moutarde, je l’avoue, depuis déjà quelque temps, me montait au nez. Le sentiment de ne plus pouvoir se taire, quelque chose dans le genre « trop c’est trop ». Parce que c’est vrai que ça dure depuis des années, mais c’est vrai aussi que ça empire, et qu’il s’opère, à l’insu d’une société qui pense avoir d’autres chats à fouetter, une formidable régression du débat.
Quel débat ? Y a-t-il seulement débat, et en quoi tout cela nous concerne-t-il ? Eh bien justement, et l’on pourrait prendre cela pour point de départ de notre constat, cela même est obscur, tant les cartes ont été brouillées. Il s’agit, au gré de l’actualité, d’un débat amorphe et flottant, à la dérive : un débat tubercule (« rhizome » ?) qui affère ici à la Palestine et là aux problèmes de l’immigration, qui touche aux problèmes du racisme ici et à l’histoire de la dernière guerre mondiale là, et qui dans cette indéfinition même sombre et dégénère en une foire d’empoigne d’autant plus indécente qu’elle se pare des dehors de l’indignation morale.
Manipulations de faits, d’images et d’idées. Jeux de miroirs et tours de passe-passe : ce qui s’instaure est un faux débat, un dilemme de dupes. En toile de fond, les vivants et les morts, les morts d’hier et ceux d’aujourd’hui, les uns sommés de servir d’écran aux autres, et toute cette agitation servant de linceul de silence sur les corps de ceux qui meurent aujourd’hui. La raison s’insurge et le cœur se soulève.
Détail ou pas détail : les étages successifs du scandale
Les récentes déclarations de Jean-Marie Le Pen à propos des chambres à gaz, et plus encore le scandale politique provoqué par ce que l’opinion démocratique française unanime considère comme « le premier vrai faux pas » du caudillo de l’extrême droite française, méritent qu’on s’y arrête. Elles sont à rapprocher et, de fait, prolongent la discussion autour du procès Barbie, et plus précisément autour du système de défense adopté par Me Vergés au cours de ce procès. Elles méritent qu’on y réfléchisse ici, du point de vue même de la Palestine, car elles illustrent avec éclat le nœud de postulats non énoncés et d’axiomes généralement non dits, qui sous-tend le débat politique en Occident en général, et en France en particulier, dès qu’il s’agit du génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
Qu’il ait fallu attendre une petite phrase au parfum « révisionniste » pour que Le Pen cesse d’être respectable et que son racisme à l’encontre des Noirs et des Arabes cesse d’être une opinion légitime dans le débat démocratique français, voilà bien un autre scandale et une singulière perversion dudit débat. C’est bien là aussi notre propos, car ce débat ne concerne pas seulement les juifs et les Arabes, il concerne aussi les Français « innocents », comme disait innocemment Raymond Barre, et les autres. Il s’agit de savoir, en effet, dans quelle mesure l’Histoire, quand on l’oublie, se répète. Et ce débat, qui dépasse cette conjoncture et les frontières de la société française, nous concerne, et — dois-je le souligner ? — me concerne moi-même, personnellement, à plus d’un titre.
La polémique, voire la tempête, déclenchée par Le Pen, évoque le débat passionnel, sinon passionnant, qui agite et agace le monde intellectuel français depuis quelques années. C’est le faux débat instauré par les négateurs de l’Histoire, nébuleuse politico-idéologique allant de l’extrême droite nazie la plus classique (Butz et les « révisionnistes » américains) à l’ultra-gauche la plus prétendument libertaire (jeunes et vieilles « taupes », Guillaume, Thion, etc.), en passant par l’homme charnière devenu symbole, chantre, grand-prêtre et bouc émissaire par vocation, on aura reconnu le professeur Faurisson. Cette coalition contre nature, coalition contre la nature même de l’Histoire, et tout particulièrement de l’histoire du nazisme, met Jean-Marie Le Pen, apôtre du colonialisme et du racisme et croisé de l’Occident chrétien, en hérétique résonance avec Jacques Vergés, défenseur autrement plus fin du criminel Barbie, au nom même des peuples africains et asiatiques exterminés par l’impérialisme français et, plus particulièrement, avec l’aide d’un de ses confrères du barreau d’Alger, au nom du peuple palestinien voire des victimes de Sabra et Chatila.
Loin de moi l’idée d’amalgamer : je ne sais pas si Vergés est faurissonnien dans le privé, il n’en fait en tout cas pas profession, ce qui lui fait honneur. Le rapport, c’est celui qui articule l’hérésie de la secte faurissonnienne (fixation sur les chambres à gaz) au discours général sur la guerre qui s’élabore aujourd’hui, en divers points du monde, contre le droit issu des tribunaux de Nuremberg, qui est d’ailleurs celui qui se tient derrière la Déclaration universelle des droits de l’homme et la Charte des Nations unies.
Clin d’œil — plutôt pied de nez — de l’Histoire à mon histoire ? Les hasards géographiques de mon destin personnel m’ont fait naître à Lyon, en 1943, à portée de botte de Barbie, littéralement à son nez et à sa barbe, dans la clandestinité combattante des réseaux anglais que mes parents avaient choisie pour affronter le monde en guerre : juifs et terroristes, deux fois condamnés à mort. Rescapé des rafles lyonnaises, me voilà de facto partie civile dans le procès Barbie, et investi, aux yeux des romantiques du « lieu d’où l’on parle » comme des trafiquants et amateurs d’authenticité, d’une autorité dont je n’ai personnellement que faire.
Or il se trouve que je suis engagé, personnellement et pratiquement, dans le combat contre le racisme en Palestine, et singulièrement contre le racisme institutionnalisé de l’État d’Israël. Je vis donc assez mal, je dois l’avouer, l’affirmation qu’un crime efface l’autre, qu’une horreur relativise l’autre. Ce que je n’accepte pas, c’est une idée fausse qui justement unit Me Vergés et ses adversaires, une idée que partagent, sous réserve d’une simple inversion de signes, Claude Lanzmann et Jacques Vergés : l’idée que l’ampleur des crimes commis par les uns puisse atténuer la gravité des forfaits des autres. Un crime est un crime, et toute algèbre est ici insensée, perverse, qui transformerait une double négation de la vie en norme positive des sociétés. Les crimes des sionistes en Palestine et au Liban n’atténuent en rien les atrocités nazies, pas plus que celles-ci ne peuvent justifier ceux-là. Au-delà de la discussion sur les quantités et les qualités respectives des massacres (d’où l’importance des chiffres, car le plus gros massacre gagne à sa victime — pardon, aux héritiers et porte-parole de la victime, ses « ayants droit » — une indulgence qui peut même s’exercer rétroactivement), il y a en effet l’inacceptable postulat qu’un meurtre pourrait légitimer l’autre, pourvu que ce dernier puisse être considéré comme « moins grave ».
Cette insistance, qui émane simultanément des quartiers les plus divers, à « banaliser » la représentation du nazisme, constitue, il n’en faut pas douter, le choc en retour d’un certain discours « sioniste », ou peut-être faut-il dire judéo centriste, qui a longtemps (jusqu’au lendemain de juin 1967) joui en Occident d’une adhésion sans partage. C’est Isaac Deutscher (qui se « rachètera » au lendemain de 1967 en comparant Israël à la Prusse du Moyen-Orient) qui exprimait, au début des années cinquante, la version « progressiste », humaniste et compatissante, de ce consensus : bien sûr, dit-il en substance, les Palestiniens, dans toute cette histoire, sont les victimes d’une certaine injustice, mais quand un homme se jette par la fenêtre de sa maison en feu, peut-on lui en vouloir si dans sa chute il tombe sur un passant, même si ce faisant il le tue ? Inacceptable dans ce sens, la liaison l’est bien sûr plus encore en sens inverse : les crimes commis par les amis et cousins des « ayants droit » ne sauraient légitimer a posteriori, ni même relativiser en rien, les crimes commis par les nazis contre les juifs d’Europe. Ceux qui prétendent opposer un tel mensonge au discours mythifiant, en le renversant purement et simplement, en sont, plus que les adversaires, les complices. Couple infernal : « L’existence des chambres à gaz, interrogeait un tract anarcho-faurissonnien, est-elle indispensable à notre bonheur ? » Pour les négateurs, c’est leur inexistence qui fait figure d’impératif existentiel. Mais se rendent-ils compte que leur existence elle-même fait le bonheur de leurs soi-disant adversaires ? Que si les négateurs du génocide n’existaient pas, les professionnels du souvenir, justement ceux qui embrigadent les morts au service de politiques inhumaines, devraient les inventer ? Les uns comme les autres démontrent avec éclat que les morts sont des enjeux, leur souvenir une marchandise que l’on peut s’arracher, des quantités que l’on marchande et comptabilise. Il ne s’agit pas de renvoyer dos à dos les apologistes des bourreaux et les proches des victimes. Ni de confondre leurs rôles, ni de brouiller les cartes, ni de s’étonner que les enfants et héritiers de ces millions de victimes s’accrochent aux restes symboliques de leurs chers disparus, et défendent de toutes leurs griffes ces morts que l’on voudrait leur dérober. Il ne s’agit que de souligner, non sans un certain dégoût, que ce commerce du malheur, cette Bourse de la culpabilité et de la confiscation de l’Histoire contient sa propre négation, et que celle-ci se reproduit à l’infini.
Je n’ai pas l’intention ici de me livrer à la réfutation des « thèses révisionnistes » : d’autres l’ont fait, particulièrement Pierre Vidal-Naquet, (Les Assassins de la mémoire), et Nadine Fresco dans les Temps modernes (« Les Redresseurs de morts »). Si ces thèses établissent quelque chose, c’est bien que l’on peut, sous les dehors du discours scientifique et universitaire, établir littéralement n’importe quoi. Si ces thèses sont scandaleuses, c’est moins par leur inanité et leur obscénité que par le relatif succès qu’elles ont en définitive rencontré : succès considérable si l’on songe à la levée de boucliers qu’elles ont suscitée, et si justement on ne voit pas que ce succès naît de la publicité que leur font les plus vociférants de leurs dénonciateurs : des moyens engagés et des arguments utilisés dans la dénonciation du scandale historiographique, et finalement des solutions banalement autoritaires (condamnations judiciaires, interdictions professionnelles, criminalisation de l’aberration — il faut dire de l’hérésie — révisionniste sous toutes ses formes) proposées pour empêcher le retour de « la Bête ». Mais j’anticipe, car mon propos n’est pas non plus de mesurer l’impact de cette nébuleuse faurissonnienne : il faudrait des instruments de mesure, une enquête. Peut-être révélerait elle un impact plus profond que l’on ne croit. Peut-être pas. On discuterait alors des causes. Peut-être que l’effet Faurisson n’est qu’un effet reflet, épouvantail commode pour localiser, stigmatiser et marginaliser les irrédentistes de la vieille droite antisémite, les irresponsables de l’extrême droite (comme Le Pen lorsque son discours s’égare sur les chambres à gaz, le piège qu’on lui tend, mais dans lequel il tombe, et se disqualifie), et ceux qui pratiquent encore en cette fin de siècle le « socialisme des imbéciles » que reconnaissait Bebel dans les fumées du délire antijuif.
Et c’est bien là ce qui inquiète : non pas le délire raciste et condescendant des possédants et de leurs chiens de garde, mais le délire haineux de victimes humiliées et abusées, le délire pur, et donc à l’état pur. Et la capacité pour ce fantasme de se vivre martyr et justicier, ami du peuple et croisé du droit et de la vérité.
Ce nouveau « discours de la guerre », complexe chez Jacques Vergés ou Serge Thion, grossier, comme il se doit, chez Le Pen, tourne autour d’un axe unique : banaliser, relativiser l’horreur nazie, en la remettant « dans le contexte ». Il s’oppose, mais ce faisant, plus que toute autre chose, il alimente, le discours dont il est la négation : dans la réalité médiatique du procès Barbie, le discours des avocats des victimes, la partie civile, le discours fleuve de Lanzmann sur la « catastrophe » (shoah) à la télévision. En filigrane appuyé, au-delà des multiples associations chargées de veiller au grain du souvenir, de la mémoire, de la vengeance ou du recueillement, de la justice et du recouvrement, et en dernière instance de la confiscation et de la mobilisation des morts pour les bonnes causes des vivants, en France et ailleurs, on voit se profiler les intérêts d’autres coalitions, d’États, cette fois. Ici, la LICRA et le MRAP se rejoignent, Pierre-Bloch et Lajoinie dénoncent ensemble. Américains, Soviétiques et Israéliens communient enfin.
Dans ce débat truqué, les chambres à gaz, dont Faurisson nie l’existence, sont devenues le symbole absolu : leur existence même, aux yeux des gardiens de l’horreur, prouve l’unicité de la barbarie nazie et l’unicité du martyre juif. Non pas un détail, mais le détail qui change tout, qui fait basculer cette horreur particulière dans une catégorie unique et solitaire à nulle autre inhumanité pareille. Telle est désormais la vérité à laquelle les gardiens du cimetière voudraient donner force de loi et, grâce à Le Pen, ils ne sont pas loin d’y parvenir.
Ainsi la mémoire et l’histoire des juifs, seuls parmi tous les citoyens, seraient elles protégées par la loi et les tribunaux. Car on n’a pas encore vu de scandales ni de condamnations pour négation ou banalisation du génocide des Africains dans la traite ou des indigènes américains dans la colonisation. Cet incomparable privilège dont jouiraient les juifs par rapport à d’autres victimes de l’Histoire et de massacres racistes, cet autre scandale renvoie certes à l’arithmétique implacable des rapports de force sociaux, économiques et culturels qui président à la délimitation de l’idéologie dominante. Cuisante illustration de la faiblesse des « autres ». Mais il y a aussi la toute-puissance institutionnalisée du discours judéophile qui a pris la suite et la place du discours judéophobe : discours où l’élection est la transmutation de l’exclusion, discours où le privilège même procède de l’exclusion, l’immunité de la mise à part, l’impunité de la mise à l’écart.
Ce discours dominant, pour des raisons complexes et multiples, est, c’est bien vrai, le discours allié : celui des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, celui de l’alliance soviéto-atlantique qui préside au vote de l’ONU sur le partage de la Palestine en 1947. C’est le discours de Nuremberg, et de la Charte de l’ONU : il fait référence aux peuples, et à des principes de morale internationale plus hauts que les États eux-mêmes. En même temps, c’est un discours d’États, avides de légitimité (ce qui, à tout prendre, vaut mieux que des États qui ne soucieraient absolument pas d’être légitimes aux yeux de qui que ce soit), et confiscateurs-nés des sources de légitimité. Discours qui tend, bien évidemment, à projeter sur le nazisme vaincu une nature absolument démoniaque, et à la limite absolument anhistorique. Cette satanisation métaphysique de l’hitlérisme, c’est vrai, légitimait par comparaison anticipée aussi bien que rétroactive les systèmes d’oppression nationale et coloniale des deux camps, en même temps qu’elle devenait le fonde ment moral de l’État d’Israël, symbolisé par la visite obligatoire des hôtes officiels au musée de la Catastrophe. (Le mot holocauste, à connotation sacrificielle, ne traduit pas efficacement le terme shoah, qui invoque le caractère impersonnel, quasi « naturel », d’un cataclysme.)
Le procès Barbie, version française du procès Demianjuk, lui-même piètre répétition du procès Eichmann, s’apparentait d’emblée au spectacle édifiant, au procès spectacle pédagogique : histoire censurée et confisquée, enjeu de raisons d’États, de prises de pouvoir et d’usurpations, histoire manipulée, torchon, oripeau à s’arracher : procès d’où il fallait bannir Vichy et la collaboration, où il ne fallait pas mentionner l’affaire de la chute de Jean Moulin et donc conjurer le spectre de la trahison, et qui n’allait servir qu’à renforcer l’imagerie d’un nazisme maléfique parce que judéocide, et seulement, centralement, premièrement et dernièrement judéocide. Aubaine pour les sionistes et ceux qui font des juifs le nombril de l’Histoire, occasion pour les Vergés, Faurisson et autres Thion de réentonner la chanson de la négation.
Faurisson piège à Thions
Dans la préface qu’il a écrite à l’édition arabe du livre du journaliste israélien Amnon Kapeliouk, Enquête sur un massacre, Mahjoub Omar, qui se définit comme un « militant égyptien du Fath », révèle qu’à la fin des années 70 Faurisson et ses amis (?) tentèrent de convaincre les dirigeants de l’OLP d’adopter les thèses révisionnistes, et se heurtèrent à un refus définitif. Bien que conscients de payer le prix des massacres européens, les Palestiniens ne pensaient pas que nier leur réalité pût servir leur cause. Cette intelligence, hélas, manqua par la suite à nombre de ceux qui, en Europe, justement, se proclament leurs amis. Puisque le génocide des juifs par les nazis sert à justifier la dépossession des Palestiniens, il suffit de nier le génocide pour délégitimer la dépossession : élémentaire, mon cher Faurisson ! Être unique ou pas, telle serait donc la question : si les chambres à gaz ont existé, elles prouvent tout à la fois l’unicité de la barbarie nazie et l’unicité du destin juif. Si, au contraire, elles n’ont pas été, ou, mieux encore, n’ont constitué qu’un « détail », la barbarie hitlérienne rentre dans le rang des horreurs de la guerre et les juifs cessent d’en être les victimes privilégiées. Faux débat, débat truqué. La barbarie nazie et le martyre des juifs d’Europe ne deviennent pas monnaie courante d’être comparables à d’autres martyres (celui des Gitans, par exemple) ou à d’autres génocides : celui des Africains massacrés et déportés dans la traite et le commerce triangulaire (12 millions de morts, prétendent les ayants droit, qui ne jouissent pas du soutien des tribunaux lorsque les Faurisson de l’histoire de la traite viennent contester ce chiffre) ou celui des nations amérindiennes, « pur » génocide, projeté en tant que tel, sans alibi de plus-value ou de bavure guerrière.
Un racisme peut en cacher un autre
Nous abordons ici un point névralgique dans ce non-débat, où la mémoire, l’Histoire et la propagande s’associent pour faire condamner et interdire… un discours. Le Pen peut exister, inciter quotidiennement au meurtre des immigrés, et même dénoncer, à propos de SOS-Racisme, le « lobby étranger ». Mais la mise en question du génocide des juifs d’Europe constitue une ligne rouge au-delà de laquelle aucun débat n’est plus possible. « Il se démasque », répètent les dirigeants socialistes français à propos des glissements de langage de J.-M. Le Pen. Comme si son apologie tranquille du colonialisme et de la torture ne le démasquait pas, comme si ses appels au meurtre et son soutien à l’apartheid sud-africain (et même, comme il aime à le souligner pour se dédouaner, à la politique agressive d’Israël) laissaient planer le moindre doute. Le Pen est un raciste d’autant plus démasqué qu’il n’a jamais tenté de se faire passer pour autre chose. La réalité, c’est la fonction trouble et multiple de l’antisémitisme, ou pour être plus précis de la haine raciste à l’encontre des juifs, dans la société française actuelle. Plus précisément encore des formes les plus archaïques, les plus banalement « rétro » du racisme antijuif. Et c’est là justement, dans cette fonctionnalisation d’un antisémitisme caricatural, qu’interviennent à point les négateurs du génocide. Car le danger avec les dangers, c’est qu’ils cessent d’être dangereux. Or Aristote, lui-même, n’a-t-il pas établi que ceux qui veillent au salut de l’État « doivent feindre de temps en temps quelque danger, ou rapprocher des périls éloignés, pour que les citoyens, alarmés, restent toujours sur le qui-vive, comme la garde pendant la nuit » ? Méthode de gouvernement, méthode de gestion de l’hégémonie. L’antisémitisme, d’être absolument délégitimé, risque de disparaître, et donc de ne plus fonctionner comme danger. Il faut donc lui restituer un espace d’où il puisse apparaître comme une menace, et seule la négation du génocide, qui fait basculer la machine délégitimante, est apte à le lui offrir. Fonction alarme, mobilisatrice. Pour les partisans d’Israël, cette relation particulière à l’antisémitisme n’est pas nouvelle. Depuis la constatation candide d’Herzl que les antisémites d’Europe étaient les plus chauds partisans de sa « solution » jusqu’aux attentats dans les synagogues de Bagdad organisés par les services secrets israéliens pour « convaincre » les juifs irakiens de fuir leur pays, un cordon ombilical relie le sionisme à l’antisémitisme, et permet donc toutes les alliances (cf. le soutien israélien à la junte militaire argentine de la pire époque, ou encore aujourd’hui à l’Iran intégriste). Pour la société française, cependant, il s’agit bien d’autre chose. Car au regard de la parfaite intégration des juifs de France au mode de vie de la classe dominante, le racisme antijuif est littéralement immatériel : il frappe un objet abstrait, et tente d’identifier (avec la méthode classique des noms révélateurs d’origine) un complot juif dans la vie politique et sociale française. Complot politique, culturel, idéologique, contre la grandeur de la France et son identité. Et il n’est pas difficile de reconnaître ce discours et d’y dénoncer la virtualité des camps de la mort. En ce sens, le racisme antijuif, et le bruit que l’on fait autour de ses manifestations, sert aussi à faire écran. A dissimuler, à écarter le racisme concret : celui qui se pratique quotidiennement à l’encontre des étrangers visibles, des minorités instrumentalisées, des immigrés surexploités. Puisque justement il s’appuie sur des problèmes sociaux et nationaux concrets, le racisme à l’encontre des immigrés n’est pas véritablement du racisme… c’est un problème, ou, comme se sont employés les dirigeants politiques de la gauche à l’expliquer à longueur de duels télévisés, c’est une fausse réponse apportée à un vrai problème. Ce n’est donc pas véritablement du racisme. Le seul vrai racisme, c’est l’antisémitisme, puisqu’il frappe des Français pour des raisons idéologiques, et non socio-économiques. Embourbé dans les contradictions d’intérêts matériels et dans la « différence », le racisme réel se voit refuser l’accès à la pure irrationalité du discours antijuif, et finalement relativisé, banalisé, comparé et décrété inapte à concurrencer Auschwitz. Cette nouvelle fonction, née à l’intersection d’intérêts divergents, voire contradictoires, est récente. En gros, en France, elle a dix ans : inaugurée avec la très scandaleuse interview par l’hebdomadaire L’Express du très sinistre Darquier de Pellepoix, ancien commissaire de Vichy aux affaires juives. On peut se demander quel besoin avait ce journal de donner une tribune à un tel personnage. Toujours est-il qu’interviewé à Madrid, l’ancien laquais des nazis, pas repenti pour un sou, déclare (bien avant Faurisson, ou plus exactement, juste avant Faurisson) : « A Auschwitz, on n’a jamais gazé que des poux », donnant ainsi le maître slogan de la campagne « révisionniste » qui va suivre. À l’arrière-plan de cette étrange opération (L’Express n’est pas Minute), il semble bien qu’il y ait eu un projet giscardien de transfert à Paris des cendres du maréchal Pétain, avec réconciliation nationale et tout le tintouin, et il semble bien que ce projet ait rencontré quelque opposition au sein même du gouvernement — en particulier celle des ministres « juifs », Simone Veil et Lionel Stoléru. L’interview de Darquier de Pellepoix venait à point pour lancer le débat dans l’opinion publique, et la campagne pour imposer à la télévision française (dix ans avant Shoah) la programmation du téléfilm américain Holocauste inaugurait la politique du « souvenir » opposée au discours de la négation. Par la même occasion, la vie électorale française connaît une évolution à l’américaine : on y voit la tentative, concrétisée avec la création du Renouveau juif, de constituer un lobby, un « vote juif », au grand dam des notables juifs de la droite, qui considèrent avec raison que la polarisation politique des juifs en France est à la fois témoignage et garantie de leur intégration. A partir de ce moment, l’antisémitisme fait sa réapparition dans le paysage politique et intellectuel français, exacerbé par la succession d’attentats antijuifs souvent symboliques, parfois meurtriers, où le discours nazi alterne avec l’antisionisme manipulé : n’a-t-on pas appris récemment que la DGSE avait monté un scénario d’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, à Paris, en 1985, sous couvert d’une organisation d’extrême droite fantôme, et ce, nous dit-on, à seule fin « d’infiltrer les réseaux libyens » ? A chaque étape de cette campagne pour faire du passé un écran, Faurisson et ses amis, nazis et anarchistes (ces derniers obnubilés par l’équation Roosevelt = Churchill = Staline = Hitler, et prêts à réhabiliter quelque peu le dernier pour rendre l’équation digeste) sont venus à point pour susciter les levées de boucliers et les indignations dont les sionistes avaient tant besoin, et qui servent si bien ce même ordre social et politique qu’ils prétendent délégitimer.
Combattre le racisme par la répression ?
Avant de se réjouir du consensus affiché par la classe politique française envers le « fasciste » Le Pen, consensus qui ne porte pas sur sa xénophobie et sa haine du Tiersmonde, mais sur sa seule mise en question de la représentation du génocide hitlérien, il conviendrait de s’interroger sur les limites d’une approche juridique, pénale, de la lutte contre le racisme dans la société civile. Car s’il est possible et souhaitable d’interdire les pratiques discriminatoires, il en va tout autrement des idées et des opinions racistes. Les historiens, outrés à juste titre par la négation de l’Histoire, feraient bien de réfléchir à deux fois avant d’applaudir à un processus qui confierait la sauvegarde de la vérité historique aux institutions judiciaires. Prenons garde que la répression de l’aberration faurissonnienne ne devienne un précédent pour la répression de la critique historique : après tout l’aberration doit et peut être combattue sur son terrain propre, et non pas déplacée sur un terrain où le mensonge persécuté devient mensonge martyr, et se pare de la vérité du martyre.
Le racisme, on le sait, est production de représentations et d’images, machine délirante à falsifier l’Histoire et à reconstruire le monde en le peuplant de stéréotypes négatifs. Cette production déshumanisante concerne une infinité de groupes, et pas seulement les juifs. Au lieu de s’irriter du caractère intouchable que revendiquent les juifs pour leur mémoire, leur histoire et leur identité, il vaudrait peut être mieux réclamer l’extension de l’intouchabilité à la totalité des groupes humains, qu’il s’agisse ou non de groupes raciaux. Avant de massacrer les gens par milliers, puis par centaines de milliers, il faut d’abord, c’est vrai, les déshumaniser par la parole, et le chemin des chambres à gaz, comme celui de Sabra et de Chatila, passe par le langage qui bestialise. En ce sens, il est criminel de brandir les chambres à gaz pour banaliser, par comparaison, tous les génocides non encore accomplis, toutes les exterminations projetées contenues dans les replis des discours d’exclusion les plus divers. Il est criminel d’absoudre, fût-ce relativement, l’en-deçà de l’horreur auschwitzienne, sous le fallacieux prétexte que tout cela n’égale pas Auschwitz. Comme il est criminel, dans la France qui juge Barbie et se scandalise des déclarations de Le Pen, que l’on banalise les meurtres racistes commis contre des Arabes, en se contentant d’y voir des « bavures » policières ou civiles. C’est cette hypocrisie, plus que toute autre chose, qui constitue le véritable scandale. Pour notre part, nous n’oublions pas ce qu’Aimé Césaire écrivait il y a bientôt quarante ans, à propos du nazisme :
« Un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s’étonne, on s’indigne. On dit : “Comme c’est curieux, mais bah, c’est le nazisme, ça passera.” Et on attend, et on espère. Et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries. Que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime on en a été le complice. Que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’ail là-dessus, on l’a légitimé, parce que jusque-là il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. »
Et que ce que « le très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle » ne pardonne pas à Hitler, c’est « d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».
Paris, octobre 1987
Ilan HALEVI
Représentant de l’OLP auprès de l’Internationale socialiste
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